Il y a un an, j'ai passé dix jours seule au Portugal, en partant avec une seule règle : ne pas consulter un guide touristique classique. Pas de file d'attente pour la tour de Belém un samedi de juillet, pas d'autocar climatisé vers Sintra à 9 h du matin, pas de file d'attente pour un selfie devant les pasteis de Nata. Résultat : un voyage dont je reparle encore à mes amies, où j'ai croisé plus de paysannes dans l'Alentejo que de touristes, et où j'ai appris qu'on peut être parfaitement en sécurité et libre en partant seule, à condition de bien choisir ses étapes.
Ce récit n'est pas un mode d'emploi militaire. C'est une proposition d'itinéraire, pensée pour les voyageuses qui aiment prendre leur temps, déjeuner seules sans que ça pose question, et rentrer avec autre chose qu'un tote bag à l'effigie d'un monument. Voici donc dix jours au Portugal, hors des sentiers battus, en mode slow travel assumé.
Pourquoi le Portugal se prête parfaitement au voyage solo
Avant de détailler l'itinéraire, un mot sur la destination. Le Portugal coche presque toutes les cases du voyage en solo réussi : c'est l'un des pays les plus sûrs d'Europe selon les rapports internationaux, le coût de la vie y reste raisonnable comparé à ses voisins (comptez 60-80 € par jour tout compris hors vol), et la population a cette chaleur discrète qui fait qu'on ne se sent jamais intrusif en débarquant seule dans une tasca de quartier. Le portugais est aussi une langue plus facile qu'on ne le croit pour une francophone — on lit, on devine, on progresse vite.
L'autre atout, c'est la diversité des paysages. En dix jours, on peut passer de la lumière atlantique de Lisbonne aux terres rouges de l'Alentejo, des lacs volcaniques des Açores aux falaises blondes de la côte vicentine. Et tout cela avec un réseau ferroviaire et de bus correct, des ubers fiables dans les grandes villes, et des auberges de jeunesse qui ne sont pas (que) des dortoirs de backpackers.
Jours 1 à 3 : Lisbonne secrète, côté rive sud
Jour 1 — Almada et le Cristo Rei
On commence par un petit choc visuel : traverser le Tage en ferry depuis Cais do Sodré pour débarquer à Cacilhas, dans la commune d'Almada. C'est ici que vous attend le Cristo Rei, ce Christ rédempteur de 110 mètres qui fait pendant à celui de Rio. La vue sur Lisbonne depuis le belvédère est l'une des plus belles que vous verrez au Portugal, et pourtant 90% des touristes n'y mettent jamais les pieds. Comptez 1,45 € l'aller en ferry, un billet de tramway 5 minutes plus tard, et vous voilà seule face à la ville entière.
Pour déjeuner : Tasca do Chico à Bairro Alto, ouverte depuis 1984, minuscule, ambiance familiale, bacalhau à brás à 9 €. Personne ne vous regarde bizarrement de manger seule — au Portugal, c'est un art de vivre.
Jour 2 — L'Alfama à l'aube et la LX Factory
Le matin, on se lève à 7 h. Oui, 7 h. L'Alfama à cette heure-là, c'est un village provençal : pavés lavés, linge aux fenêtres, chats sur les murets, poissonniers qui installent leurs étals. La Pastelaria Aloma (Rua de São Tomé 45) ouvre à 7 h pour des pastéis de nata servis tièdes, à peine sortis du four. Vous êtes seule, ou presque. C'est magique.
L'après-midi, on file vers la LX Factory, ancien complexe industriel reconverti en quartier créatif sous le pont 25 de Abril. Plus de 50 boutiques, concept stores, galeries, restaurants. Le lieu idéal pour acheter un carnet en cuir fait main, un pull en maille portugaise, ou simplement boire un café en regardant les grues du port.

Jour 3 — Musée Gulbenkian et quartier Saldanha
On quitte la carte postale pour la culture. La Fondation Calouste Gulbenkian (à 15 min de bus du centre) abrite l'une des plus belles collections privées d'Europe. Le jardin autour, dessiné par l'architecte Gonçalo Ribeiro Telles, est un modèle de biodiversité urbaine. On y reste deux heures, on déjeune au restaurant du musée (menu déjeuner 14 €), on rentre par le quartier Saldanha pour faire un tour au Embaixada, un ancien palais mauresque transformé en galerie commerciale branchée.
Jours 4 à 5 : L'Alentejo, terres rouges et silence
Jour 4 — Train vers Évora
À 1 h 30 de Lisbonne en train régional (12 €), Évora est l'une des plus belles villes médiévales du sud de l'Europe. Inscrite à l'UNESCO, elle se découvre à pied en une journée. À ne pas manquer : le Temple romain de Diane (Ier siècle, le mieux conservé de la péninsule ibérique), la Chapelle des Os (murs tapissés de 5 000 ossements humains), et la Cathédrale avec son cloître roman.
Pour dormir : Pousada dos Loios, ancien couvent du XVe reconverti en hôtel de charme, cour intérieure silencieuse, piscine en été. Comptez 90-130 € la nuit en basse saison.
Le soir, dîner au Restaurante Fialho, institution locale depuis 1945. Soupe de poisson, agneau de l'Alentejo, vin du domaine. Réservation indispensable, ambiance conviviale, prix raisonnables (35-45 €).
Jour 5 — Villages blancs et châteaux oubliés
On loue un vélo (15 €/jour) à la boutique en face de la gare. Direction les villages de Monsaraz et Marvão, perché sur son éperon granitique à 30 km de la frontière espagnole. La route serpente entre chênes-lièges, vignobles et domaines agricoles. On déjeune chez Maria, une dame de 72 ans qui sert un plat du jour dans sa cuisine (sopa de cação, migas alentejanas) pour 10 € dans le village d'Estremoz. Pas de carte bancaire, pas de réservation, pas de menu en ligne : juste du bon.
Jours 6 à 8 : Les Açores, l'île de São Miguel
Vol intérieur Lisbonne-Ponta Delgada (40-90 € selon la saison, 2 h 20 de vol). On change d'univers : verdure volcanique, lacs d'altitude, sources chaudes.
Jour 6 — Furnas et ses marmites volcaniques
Sa Caldeira das Furnas est une vallée d'activité géothermique où l'on cuit traditionnellement le cochon noir dans des marmites enterrées. Le Tony's Restaurant (ouvert depuis 1946) propose le cozido das Furnas, cuit 6 heures dans le sol à 100°C. Comptez 22 € pour une expérience culinaire unique au monde.
L'après-midi, les jardins botaniques de Terra Nostra : bassin thermal à 38°C couleur ocre (bain recommandé même en plein jour — le soufre est réputé bon pour la peau), jardin botanique de 12 hectares créé au XVIIIe siècle.
Jour 7 — Sete Cidades et Lagoa do Fogo
La Lagoa das Sete Cidades est probablement le plus beau lac d'Europe : deux lacs jumeaux, l'un bleu, l'autre vert, dans un cratère de 5 km. Randonnée de 3 heures autour du bord, déjeuner au petit café du village, redescente par la route nord qui longe la côte atlantique.
Jour 8 — Détente à Ponta Delgada
Dernière journée aux Açores en mode farniente. Les Piscinas Naturais de Ponta da Ferraria sont des bassins d'eau de mer chauffée par l'activité volcanique, à 38°C en pleine mer. Douche marine et bain thermal simultanés. Entrée gratuite, parking facile, personne.
Pour dîner : Tasca das Tábuas, poisson grillé, vin vert des Açores, atmosphère de quartier. 25 € tout compris.
Jours 9 à 10 : Côte Vicentine, dernières plages
Vol Ponta Delgada-Faro ou Lisbonne-Faro (50-120 €), puis voiture de location (35-50 €/jour en basse saison).
Jour 9 — Praia da Amado et Carrapateira
On oublie les plages à transats de l'Algarve classique. Praia da Amado (Aljezur) est une plage de surfeurs, dunes basses, vagues puissantes, atmosphère australienne. Déjeuner au café du parking, fish tacos et jus frais. Randonnée de 2 h sur le Percurso dos Pescadores jusqu'à la Praia da Bordeira, plus sauvage encore.
Jour 10 — Sagres et le cap Saint-Vincent
Sagres est le point le plus au sud-ouest de l'Europe continentale. Le Fortaleza de Sagres (XVIe siècle) se visite gratuitement, vue imprenable sur la falaise de 75 mètres. Le Cap Saint-Vincent, à 6 km, offre le spectacle du soleil couchant sur l'Atlantique, généralement devant 4-5 personnes seulement.
Pour la dernière soirée : Memmo Baleeira Hotel à Sagres (90-140 € la nuit en octobre), restaurant face à la mer, menu de poisson grillé à 28 €, verre de vinho verde à 4 €. On rentre avec l'impression d'avoir traversé un continent entier, alors qu'on n'a fait que 700 km.
Conseils pratiques pour voyager seule au Portugal
Quelques règles simples qui m'ont évité bien des soucis :
- Linge et bagages : ne jamais laisser un sac sans surveillance dans les trains régionaux. Partout ailleurs, le Portugal est l'un des pays les plus sûrs d'Europe pour les femmes voyageant seules.
- Transports : le réseau ferroviaire CPAD dessert très bien Lisbonne, Porto, Évora, Coimbra. Pour les Açores et l'Algarve, l'avion intérieur est imbattable. Pour les villages, la location de voiture reste la meilleure option (comptez 35-50 €/jour hors saison).
- Budget solo : 70-90 €/jour tout compris (hébergement mid-range, repas dans des tasca, transports) hors vol international et voiture.
- Meilleure période : avril-juin et septembre-octobre. Évitez juillet-août (chaud, cher, bondé).
- Communication : un niveau A1 de portugais suffit. Les moins de 30 ans parlent souvent anglais. Les plus de 60 ans sont souvent ravis de tenter l'effort en français.
Ce que ce voyage m'a appris
Voyager seule au Portugal, ce n'est pas visiter plus vite. C'est visiter autrement : prendre le temps de discuter avec une boulangère de Coimbra, accepter un café offert par un serveur d'Aljezur, lire trois heures dans un jardin de Lisbonne sans avoir l'impression de perdre du temps.
C'est aussi redécouvrir qu'on peut être parfaitement à l'aise dans sa propre compagnie, dans un pays où la notion de convivialité n'exclut pas la solitude — au contraire, elle la célèbre.
Alors, prête à embarquer ?
